27 octobre 2014

 

Il est mort, le pigeon

 

L’énumération presque quotidienne des disparitions d’espèces ne devrait pas nous faire oublier que ces drames écologiques ne sont pas un phénomène récent. Par contre, l’Homme en est presque toujours la cause… Un des meilleurs exemples en est la disparition du Pigeon migrateur américain.

Exclusif au continent nord-américain, cet oiseau était aussi appelé Ectopiste voyageur (Ectopistes migratorius), ou encore tourte voyageuse. C’est d’ailleurs en son honneur que la tourte, que nous connaissons tous, a été ainsi nommée puisqu’il s’agissait, à l’origine, d’un pâté en croûte canadien préparé avec la chair de ces pigeons (remplacé aujourd’hui par du gibier, ou à défaut du porc haché).

Légèrement plus petit que le pigeon migrateur européen, Ectopiste voyageur était légèrement plus petit mais aussi plus coloré. Son corps, aérodynamiquement parfait, arborait un plumage remarquable et irisé fait d’azur, d’or, de pourpre et de vert. Le mâle avait la tête d’un beau bleu cendré, la poitrine noisette teintée de rouge, le cou diapré de vert, d’or et d’écarlate, les ailes bleues parsemées de taches noires et de bistre, le ventre d’un blanc immaculé. Une queue très longue et cunéiforme, traversée d’une bande d’un noir brillant, accentuait encore l’élégance de l’oiseau.

L’aire de répartition de l’Ectopiste voyageur s’étendait de l’Atlantique à l’est aux Montagnes Rocheuses à l’ouest, et du Golfe du Mexique au sud à la Baie d’Hudson au nord, soit plus des deux tiers des Etats-Unis, avec une préférence pour les parties boisées et sauvages. Parfaitement adaptés au vol de très longue durée, ils se déplaçaient en groupes et effectuaient en moyenne deux migrations par année.

 
 

 
Couple de pigeons migrateurs américains naturalisés du Vanderbilt Museum de New York. Source Commons.
 

En fait, celles-ci n’étaient pas dictées par le changement de saison, mais bien par l’épuisement de la nourriture dans leur environnement. Car de toutes les espèces d’animaux supérieurs, le pigeon migrateur américain était probablement celle dont le nombre d’individus composant une colonie était, et de loin comme nous allons le voir, le plus élevé.

Des migrations imposantes

Avant l’arrivée de l’Homme sur le territoire du Nouveau Monde, l’équilibre naturel garantissait la stabilité de l’espèce et la population humaine indigène ne représentait pas une menace pour l’Ectopiste voyageur. Celui-ci se nourrissait essentiellement de glands, de faînes, de graines de houx et de genévrier, ne dédaignant pas insectes et petits invertébrés.

En 1810, l’ornithologue d’origine écossaise Alexander Wilson effectue un périple dans le sud des Etats-Unis, étudiant diverses espèces américaines dans le cadre de la rédaction d’une encyclopédie qu’il éditera en quatre volumes quelques années plus tard. Il est un des premiers à décrire dans le détail le passage d’une migration de ces oiseaux, il est vrai exceptionnelle.

Selon ses dires, les oiseaux avançaient sur un front d’environ deux kilomètres de large, et lorsque le banc passa au-dessus de sa position, le ciel en était complètement obscurci au point que le Soleil était invisible comme lorsqu’il est occulté par un nuage d’orage. Les scientifiques de l’expédition n’ont eu d’autre recours que d’attendre la fin du passage, en s’abritant de la chute des fientes qui grêlaient sans discontinuer le sol. Ils attendirent plus de quatre heures…

Après s’être basé sur la vitesse des pigeons, la largeur de la formation et la durée de la "traversée", Wilson a pu établir que le nuage d’oiseaux mesurait environ 380 kilomètres de long et comportait deux milliards d’individus.

Cette description confirmait celle produite par le naturaliste Pehr Kalm qui écrivait en 1759 : « Sur une distance pouvant aller jusqu’à 7 miles, les grands arbres aussi bien que les petits en étaient tellement envahis qu’il était difficile de trouver une branche qui n’en était pas couverte. Quand ils s’abattaient sur les arbres, leur poids était si élevé que non seulement des grosses branches étaient brisées net, mais que les arbres les moins solidement enracinés basculaient sous la charge. Le sol sous les arbres où ils avaient passé la nuit était totalement couvert de leurs fientes, amassées en gros tas ».

 
 
 
Carte de distribution, avec zone de reproduction dans la zone rouge et d'hivernage en orange.
 

En 1810, un autre naturaliste, John James Audubon décrivait un passage similaire à celui observé par Alexander Wilson mais qui, lui, durait plusieurs jours… Ecoutons-le :

"Je continuai ma route, et plus j’avançais, plus je rencontrais de pigeons. L’air en était littéralement rempli ; la lumière du jour, en plein midi, s’en trouvait obscurcie comme par une éclipse. Je m’arrêtai, pour dîner, à l’hôtel de Young, au confluent de la rivière Salée avec l’Ohio ; et de là, je pus voir à loisir d’immenses légions passant toujours sur un front qui s’étendait bien au-delà de l’Ohio, dans l’ouest ; et des forêts de hêtres qu’on découvre directement à l’est."

"Je renonce à vous décrire l’admirable spectacle qu’offraient leurs évolutions aériennes lorsque, par hasard, un faucon venait à fondre sur l’arrière-garde de l’une de leurs troupes : tous à la fois, comme un torrent et avec un bruit de tonnerre, ils se précipitaient en masses compactes, se pressant l’un sur l’autre vers le centre ; et ces masses solides dardaient en avant en lignes brisées ou gracieusement onduleuses, descendaient et rasaient la terre avec une inconcevable rapidité, montaient perpendiculairement de manière à former une immense colonne ; puis, à perte de vue, tournoyaient, en tordant leurs lignes sans fin qui représentaient la marche sinueuse d’un gigantesque serpent."

"Avant le coucher du soleil, j’atteignis Louisville, éloignée de Harsdenbourg de cinquante-cinq milles ; les pigeons passaient toujours en même nombre, et continuèrent ainsi pendant trois jours sans cesser. Tout le monde avait pris les armes ; les bords de l’Ohio étaient couverts d’hommes et de jeunes garçons fusillant sans relâche les pauvres voyageurs qui volaient plus bas en passant la rivière. Des multitudes furent détruites ; pendant une semaine et plus, toute la population ne se nourrit que de pigeons, et pendant ce temps l’atmosphère resta profondément imprégnée de l’odeur particulière à cette espèce."

Voir le texte intégral de l'article consacré au Pigeon voyageur américain dans l'ouvrage de John James Audubon.

Les ornithologues, tout comme les scientifiques en général, ont renoncé à tenter de dénombrer les pigeons composant la gigantesque migration observée par Audubon. Mais ils ont pu néanmoins conclure qu'à cette époque, l'Ectopiste voyageur était bel et bien l'espèce avicole la plus répandue au monde.

 
 

 
Passage de pigeons. Gravure d'époque. Anonyme.
 

Une disparition programmée

Comment pourrait-on s’imaginer qu’une telle espèce allait disparaître, rayée à jamais de la surface du globe, et cela en quelques années ? C’est pourtant ce qui se produisit.

Une chose est certaine, cet oiseau était nuisible à l’agriculture. Ses passages, et pire, son installation sur un territoire était dévastateur. En 1871, une concentration estimée à 136 millions d’individus a provoqué d’énormes dommages en nichant sur une zone de 2200 km² dans le Wisconsin.

Aussi, la mise à mort de l’Ectopiste voyageur fut-elle décrétée… Des parties de chasse dotées de nombreux pris furent organisées afin d’en éliminer le plus grand nombre possible, le règlement stipulant souvent que le candidat ne pouvait prétendre à une récompense s’il n’abattait pas un nombre minimum de 30.000 oiseaux.

Un seul coup de fusil tiré dans un passage de pigeons, ou dans un arbre servant de nichoir, faisait plusieurs dizaines de victimes. Mais ce n’était pas assez. Des "canons à mitraille" ont été mis au point et abondamment utilisés lors de compétitions entre équipes ou de joutes, au cours desquels les arbres étaient aussi entourés de soufre et mis à feu. Surtout la nuit, moment où les pigeons s’y réfugiaient pour dormir. Selon les nombreux témoins de l’époque, les cris des animaux, des pigeons mais aussi des chiens rendus littéralement fous par cette manne tombée du ciel, était assourdissant. Et lorsque les hommes recouverts de fiente et épuisés rentraient chez eux, c’était pour faire place aux coyotes, couguars, renards et ours noirs.

 
 

 
Tableau de chasse. Anonyme.
 

Le coup fatal fut porté par la construction des premiers chemins de fer transcontinentaux. Les exploitants comprirent très vite le bénéfice qu’ils pourraient tirer de l’exploitation de cette ressource s’ils pouvaient envoyer le produit de leur chasse par voie ferrée vers les villes de l’Est. Les armes avaient entre-temps évolué, mais c’est par l’utilisation d’énormes filets que les pigeons ont été capturés et massacrés, tandis que leurs dépouilles étaient embarquées par trains entiers.

Un sauvetage raté

Dès 1879, quelques exploitants – de zoos cette fois – ont pu capturer quelques animaux pour les mettre à l’abri, et tenter une réintroduction dès que le carnage serait terminé. Car l’incroyable était en train de se produire : autrefois présents par milliards, le pigeon migrateur américain se raréfiait.

Malheureusement, il fallut déchanter. En captivité, ces oiseaux amateurs de vastes espaces dépérissaient, ne se nourrissaient presque plus et refusaient généralement de s’accoupler. Leur portée – un seul œuf par couvaison, deux fois par an – rendait hasardeuse toute tentative de repeuplement. Cela fut aussi observé dans la nature : en faible concentration, Ectopiste voyageur se révèle incapable de localiser sa nourriture. Sans doute les millions d’yeux d’une colonie étaient-ils indispensables pour repérer une zone propice…

Le 1er septembre 1914, à 1 heure du matin, un pigeon migrateur femelle nommé Martha mourut au zoo de Cincinnati. C’était le dernier. Par un tragique signe du destin, quelques mois plus tard mourait au même zoo de Cincinnati le dernier spécimen de la Perruche de Caroline (Conuropsis carolinensis), la seule espèce endémique de perroquet des Etats-Unis.

 
 

 

Martha, photographiée vivante au zoo de Cincinnati. Crédit Zoo de Cincinnati.

 
 

Le dernier pigeon voyageur sauvage connu, abattu par un garçon dans l'Ohio en 1900. Crédit Zoo de Cincinnati.

 

 

 
 
 

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