14 septembre 2015

 

Un "trou de ver" magnétique créé en laboratoire

 
Chers aux auteurs de science-fiction, les trous de ver sont censés fournir un passage entre deux points de l'Univers sans franchir la distance qui les sépare, en utilisant les replis que celui-ci forme dans l'espace-temps, abolissant ainsi la limite de la vitesse de la lumière.

Prédites par la théorie aussi bien par Einstein que par Rosen dès 1936, puis confirmés par John Wheeler qui les baptisa "trous de ver" dans les années cinquante, ces singularités se sont avérées tellement insaisissables que nombre de chercheurs arrivaient à penser qu'elles ne se présentaient qu'à des échelles infiniment petites, ne dépassant pas 10-43 centimètres en dimension et 10-35 secondes en durée de vie. Ce qui correspond aux limites de Planck, limites en-dessous desquelles les lois de la physique ne s'appliquent plus. D'autres scientifiques, et ce ne sont certaneùent pas les moins nombreux, estimaient tout simplement que l'existence des trous de ver relevaient de la fantaisie…

Jusqu'à ce qu'un pas très important soit réalisé par les chercheurs de l’Universitat Autònoma de Barcelona en Espagne, du moins sur le plan magnétique. Mais le résultat n'en n'est pas moins déroutant. Dans cette expérience, ce n'est pas de la matière qui a été transférée d'un point à un autre, mais un champ magnétique, qui s'est retrouvé déplacé d'un endroit à un autre de manière à ce que le processus soit invisible et indétectable magnétiquement.

Pour cela, Jordi Prat-Camps et ses collègues ont décidé de suivre une voie toute différente, substituant un champ magnétique à la matière dite baryonique (comme les atomes qui nous constituent). Ils ont mis au point une expérience toute simple, sur la base d'une sphère de leur conception formée de plusieurs couches de métaux et de supraconducteurs, ayant la propriété de faire complètement disparaître tout champ magnétique en son sein. Une feuille en matériau ferromagnétique roulée en cylindre traverse la sphère d'une extrémité à l'autre, et forme le noyau du dispositif. Un petit bobinage génère un champ magnétique à une des extrémités du cylindre, tandis que deux sondes de Hall en mesurent les caractéristiques de part et d'autre.
 
 

 
Conception de la sphère : revêtement métallique, matériau supraconducteur
et cylindre ferromagnétique (très schématisé).
 
Les résultats de l'expérience sont probants : un champ magnétique apparaît, dont le pôle le plus rapproché de la sphère est déporté du côté opposé, traversant ainsi une zone où il n'existe cependant pas, exactement comme si l'aimant était sectionné et ses deux parties séparées. Or, cela revient à créer deux monopôles magnétiques, soit des aimants ne possédant qu'un seul pôle, + ou - , ce qui est impossible par définition et inexistant dans la nature. Le champ magnétique semble ainsi se déplacer, comme par magie, d’un endroit à un autre à travers une dimension qui apparait se situer en dehors des trois dimensions classiques.
 
 

 
Le champ magnétique créé à droite est transféré à l'opposé de la sphère à gauche.
 
Cette expérience démontre pour la première fois que la topologie de l'espace lui-même peut être modifiée, en reliant entre elles deux parties qui ne sont pas en contact direct. Ce qui est la parfaite définition du trou de ver tel que les physiciens le décrivent.

Même si nous sommes encore loin d'un voyage instantané à travers le temps ou l'espace, certaines applications de cette découverte sont déjà envisageables. Selon Steven Anlage, docteur en physique à l'Université du Maryland, on pourrait dans le futur séparer physiquement le patient et l'encombrant aimant supraconducteur nécessaire pour générer un champ magnétique dans la pratique de l'imagerie par résonance magnétique, ou même appliquer ce même champ simultanément en plusieurs endroits du corps humain afin de raccourcir la durée de l'examen, cela sans devoir entrer dans la machine.

Une autre question reste actuellement sans réponse : à quelle vitesse le champ magnétique est-il transmis à travers le trou de ver ? On pourrait bien avoir des surprises…

Jean Etienne

Source principale :

Prat-Camps, J. et al. A Magnetic Wormhole. Sci. Rep. 5, 12488; doi: 10.1038/srep12488 (2015).

 

 

 
Ce qui se produit réellement, selon les mesures : l'un des pôles du champ magnétique engendré par l'aimant (à droite) semble téléporté de l'autre côté de la sphère (à gauche), sans aucune connexion.
 
 
 

 
Le dispositif, dans le laboratoire de physique de l'Université de Barcelone.
 

 

 
 
 

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